Avant d’être un sport extrême, le saut à l’élastique était un rituel ancestral.
Bien avant les ponts, les casques et les caméras GoPro, des hommes se jetaient déjà dans le vide pour prouver leur courage, invoquer les dieux et célébrer la vie.
De la jungle du Pacifique Sud aux viaducs français, l’histoire du saut à l’élastique est une épopée humaine, où tradition, audace et technologie se rejoignent dans un même cri : celui du vertige.
1. Les racines sacrées : les sauts rituels de Vanuatu
Tout commence dans l’archipel du Vanuatu, au cœur du Pacifique Sud.
Sur l’île de Pentecôte, les habitants pratiquent depuis des siècles un rituel appelé “Naghol”, ou “saut de la tour”.
Chaque année, entre avril et juin, les jeunes hommes construisent une tour en bambou pouvant atteindre 25 mètres de haut.
Le jour venu, ils montent au sommet, attachent leurs chevilles à des lianes tressées, puis se jettent dans le vide, la tête la première.
Mais ce n’est pas un simple spectacle : c’est un rite de passage à l’âge adulte.
Le saut symbolise la bravoure, la fertilité des terres et la protection du village.
Si le sauteur effleure le sol de la tête, la récolte sera abondante.
S’il recule, c’est un signe de peur — et de honte.
Le Naghol est aujourd’hui reconnu par l’UNESCO comme un patrimoine immatériel de l’humanité.
Les habitants continuent à le pratiquer chaque année, perpétuant ainsi une tradition vieille de plusieurs siècles.
2. De la légende au concept moderne
L’idée du saut à l’élastique moderne naît à la fin des années 1970, dans une Angleterre marquée par la culture punk et l’expérimentation.
Un groupe d’étudiants d’Oxford, connus sous le nom de Dangerous Sports Club, décident de s’inspirer des traditions de Vanuatu pour créer une version contemporaine et occidentalisée du rituel.
Leur leader, David Kirke, un personnage excentrique et visionnaire, imagine un saut urbain, non pas depuis une tour de bambou, mais depuis un pont métallique.
Le 1er avril 1979, il saute du Clifton Suspension Bridge à Bristol, attaché à des élastiques de plongée.
Le saut est filmé, les spectateurs sont stupéfaits, et les policiers l’attendent en bas — Kirke sera arrêté, mais il vient d’entrer dans l’histoire.
Cet acte fondateur marque la naissance du bungee jumping moderne.
Le mot “bungee” vient d’un vieux dialecte anglais signifiant “corde élastique”. Elastique Record étant le premier club Saut Elastique en France
3. La science du vide : comment l’élastique a révolutionné le saut
Le succès du saut de David Kirke attire l’attention de scientifiques et d’ingénieurs.
Pour rendre le saut sûr, il faut comprendre la mécanique de la chute :
- calculer la tension de l’élastique,
- adapter la longueur à la hauteur du pont,
- absorber l’énergie du corps sans choc brutal.
Les premiers élastiques étaient faits de caoutchouc naturel, puis remplacés par des cordes professionnelles tressées à base de latex.
Ces innovations permettent au saut de devenir précis, répétable et sécurisé — tout en conservant sa dimension de risque.
C’est cette combinaison de science et d’audace qui fera du saut à l’élastique un sport à part : le mariage de la physique et du courage.
4. A.J. Hackett : le Néo-Zélandais qui a fait sauter le monde
Si David Kirke a inventé le concept, c’est A.J. Hackett qui l’a transformé en phénomène mondial.
Ancien menuisier et passionné de sports extrêmes, ce Néo-Zélandais découvre l’idée du bungee à la télévision, lors d’un reportage sur le Dangerous Sports Club.
Fasciné, il se met à fabriquer ses propres élastiques avec des amis scientifiques.
En 1986, il effectue ses premiers sauts tests à Auckland, puis en 1987, réalise un coup médiatique :
il saute clandestinement de la Tour Eiffel à Paris.
Arrêté par la police, il devient une célébrité instantanée.
Un an plus tard, il ouvre le premier site commercial de saut à l’élastique au monde : le Kawarau Bridge, en Nouvelle-Zélande.
L’expérience est un succès immédiat.
Des milliers de touristes viennent se jeter dans le vide, encadrés par des moniteurs formés et équipés de matériel certifié.
Le saut à l’élastique devient dès lors un sport international, entre tourisme, défi personnel et attraction culturelle.
Aujourd’hui, A.J. Hackett exploite des sites en Nouvelle-Zélande, en Australie, à Singapour, en Russie et en France.
5. La France s’élance : des pionniers aux viaducs mythiques
En France, le saut à l’élastique près de Paris arrive à la fin des années 1980.
Les premiers passionnés, inspirés par Hackett, importent le concept depuis la Nouvelle-Zélande.
Le pays, avec ses nombreux ponts, viaducs et paysages naturels, devient rapidement un terrain idéal.
Le Viaduc de Saint Georges le Gaultier
C’est ici, en 1990, qu’A.J. Hackett installe son premier site français.
Le viaduc, imaginé par Gustave Eiffel, offre une hauteur de 61 mètres et un décor verdoyant.
Il devient rapidement le temple du saut à l’élastique européen.
Des milliers de curieux y viennent chaque année pour vivre cette expérience unique.
Les plus téméraires enchaînent avec la balançoire géante, le saut tandem ou le saut pendulaire.
Le Pont de l’Artuby (Verdon)
Avec ses 182 mètres de hauteur, il reste le plus haut pont de saut à l’élastique de France.
Son cadre spectaculaire — les Gorges du Verdon — en fait un spot de renommée mondiale.
Chaque saut est un spectacle naturel : falaises, vent, silence, puis cri.
Le Viaduc de Saint-Georges-le-Gaultier
Plus accessible, ce site du Maine est l’un des préférés des débutants.
Encadré par Elastic Crocodil Bungee, il permet de vivre un saut dans une ambiance conviviale et rurale, à seulement deux heures de Paris.
6. Du rite sacré au symbole moderne : l’évolution culturelle du saut
En l’espace de quelques décennies, le saut à l’élastique est passé :
- du rituel spirituel à l’acte de foi personnel,
- du rite de fertilité à l’expérience touristique,
- du symbole tribal à l’expression de la liberté moderne.
Aujourd’hui, il attire autant les aventuriers que les personnes en quête d’une expérience initiatique.
Car au fond, la symbolique n’a pas changé : sauter, c’est affronter sa peur, se purifier, renaître.
C’est aussi un moyen de reconnecter avec soi-même dans un monde de plus en plus virtuel.
Un cri dans le vide, pour se sentir vivant. Une photo pour immortaliser le moment
7. Le saut à l’élastique et la psychologie du courage
Les psychologues du sport considèrent le saut à l’élastique comme une forme de catharsis moderne.
Il permet de canaliser la peur, de transformer le stress en énergie positive.
Ce n’est pas un acte de folie, mais un rituel contemporain de confiance.
Les mêmes émotions qui animaient les hommes de Vanuatu — peur, respect, fierté, renaissance — se retrouvent aujourd’hui sur les ponts français.
La technologie a changé, mais l’émotion reste la même.
“Entre le sol et le ciel, il n’y a qu’un instant.
C’est dans cet instant que l’on découvre qui l’on est.”
— A.J. Hackett
8. Le futur du saut à l’élastique : technologie, sécurité et émotions
Avec les progrès technologiques, le saut à l’élastique devient de plus en plus sûr et accessible.
Les câbles sont testés, les harnais certifiés, les calculs automatisés.
Certaines plateformes proposent même des sauts virtuels, permettant de simuler la chute avant de passer à l’action réelle.
Mais malgré la technologie, le cœur du saut reste le même : une rencontre entre l’homme et le vide.
Et c’est cette simplicité — presque primitive — qui explique sa longévité.
Le saut à l’élastique n’est pas un gadget de tourisme : c’est un héritage de l’humanité.
En conclusion : du rite ancien au frisson universel
Du haut des tours de bambou du Vanuatu aux viaducs français, le saut à l’élastique raconte une même histoire : celle du courage et du vertige.
C’est une tradition qui a traversé les continents, les époques et les cultures — en gardant toujours la même essence :
celle du lâcher-prise et de la victoire sur la peur.
Qu’il soit sacré ou sportif, ancestral ou moderne, le saut dans le vide reste un acte profondément humain.
Un geste à la fois simple et infini.
Un cri de liberté suspendu entre ciel et terre.